La découverte, chez ce petit mammifère, d’une protéine aux propriétés antimicrobiennes ouvre des perspectives nouvelles aux scientifiques qui travaillent sur les traitements antibiotiques chez l’homme.

Avec son bec aplati semblable à celui du canard, son épaisse fourrure brune, ses pattes palmées et sa queue plate comme celle d’un castor, l‘ornithorynque est décidément un drôle d’animal. Et c’est sans compter les aiguillons qui recouvrent les pattes des mâles adultes et dont le venin paralysant peut s’avérer très douloureux pour l’homme. Mais des chercheurs australiens ont identifié une autre particularité de ce petit mammifère qui pond des œufs et ne vit que dans l’est de l’Australie : son lait contient une protéine aux propriétés antimicrobiennes remarquables. L’étude a été publiée dans la revue Structural Biology Communications (en anglais), comme l’indique Le Monde

Cette découverte “fascinante” est bel et bien “un espoir pour la recherche”, se réjouit Ignacio Bravo, directeur de recherches au CNRS et spécialiste des maladies infectieuses, contacté par franceinfo. Les scientifiques à l’origine de ces travaux espèrent en tirer “un nouveau médicament”, voire “une nouvelle thérapie face aux infections bactériennes”

Reprenons. Contrairement aux humains, les ornithorynques ne possèdent pas de glandes mammaires. Chez les femelles, le lait maternel est sécrété par des glandes lactantes à même la peau. Une fois les œufs éclos, les petits se nourrissent en léchant le ventre de leur mère. Pour protéger ses rejetons des bactéries qui pourraient contaminer leur nourriture, l’espèce a développé un antibiotique naturel spécifique. 

Dans le lait des mammifères placentaires, comme l’homme, il existe également des protéines antibactériennes, mais elles n’ont rien à voir avec celle présente dans le lait des ornithorynques femelles. dit Ignacio Bravo, directeur de recherches au CNRSà franceinfo

“La seule chose qui y ressemble un peu est une protéine présente dans le foie, mais elle n’est jamais sécrétée hors de l’organisme”, expose le chercheur. L’expert relève un autre aspect “remarquable” de cette découverte “très rare”“La protéine découverte dans le lait des ornithorynques femelles a une forme qu’on ne connaissait pas. Cela veut dire que ses interactions avec les bactéries, sa fonction antimicrobienne, s’exercent à travers des schémas que nous ne connaissons pas.”

Cette protéine a un spectre large. Elle est capable de tuer ou d’inhiber la croissance de bactéries qui ne se ressemblent pas et qui sont très loin les unes des autres.Ignacio Bravo, directeur de recherches au CNRSà franceinfo

A l’heure actuelle, les antimicrobiens connus opèrent selon trois mécanismes. “Soit ils empoisonnent les bactéries, soit ils empêchent les bactéries de faire des protéines, soit ils font des trous dans la membrane”, détaille le scientifique. Or la protéine découverte dans le lait de l’ornithorynque diffère. “D’après la structure de cette protéine, il semble que ses effets antimicrobiens n’opèrent pas à travers l’un de ces trois schémas que nous connaissons. Il y a donc probablement des voies permettant de contrôler la croissance bactérienne que nous ne connaissons pas”, estime Ignacio Bravo.

Cette protéine sauvera-t-elle bientôt des vies humaines ?

Cette découverte est d’autant plus réjouissante pour les chercheurs que les nouveaux antibiotiques se font rares et que les bactéries sont devenues multirésistantes. “Les derniers antibiotiques que nous avons développés ou améliorés datent des années 1990”, évalue le scientifique. “Et les bactéries sont bien plus efficaces. Elles ont développé des mécanismes de résistance à nos antibiotiques et sont capables de les partager entre elles. Et nous trouvons maintenant des bactéries hors du milieu hospitalier, dans la nature, qui possèdent ces résistances.”

Les scientifiques espèrent désormais parvenir à reproduire en laboratoire la protéine découverte chez l’ornithorynque. Mais l’opération est complexe, prévient Ignacio Bravo. “S’il s’avère que cette protéine est un antimicrobien que nous pourrions utiliser sur l’homme, la première approche consisterait à synthétiser cette protéine en vue de produire un traitement administrable par perfusion ou par pommade.”

Le traitement par perfusion risque d’être inopérant, avertit l’expert. “Le corps humain réagit très mal aux protéines qui lui sont étrangères. Notre système immunitaire est entraîné à réagir. Il les ciblera ou les détruira ou créera des allergies importantes.” Ignacio Bravo envisage plutôt une seconde méthode. “La solution serait plutôt de voir dans la structure de la protéine quel est le centre responsable de la fonction antimicrobienne et de copier uniquement la structure de cette poche active, sans avoir à synthétiser toute la protéine.” La crème antibiotique à base de lait d’ornithorynque n’est donc pas pour demain.

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