L’utilisation de singes comme cobayes par le constructeur automobile a relancé le débat autour des animaux de laboratoires.

Des singes étaient enfermés dans des cages de verre et inhalaient quatre heures durant les gaz d’échappement de voitures. Ces expérimentations sur des animaux ont eu lieu en 2015 dans un laboratoire travaillant pour le compte de Volkswagen. Le constructeur automobile a tenté d’en dissimuler les résultats, car ils démontraient que ses nouveaux modèles étaient plus nocifs que les anciens. La révélation de ce “Monkeygate” a relancé le débat sur l’expérimentation animale. Un sujet qui soulève de nombreuses questions, en France notamment.

Combien d’animaux sont utilisés pour des expérimentations ?

Les derniers chiffres connus datent de 2015 et proviennent d’une enquête (PDF) du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Cette année-là, 1,9 million d’animaux ont été utilisés dans des laboratoires. Soit environ 132 000 de plus qu’en 2014“Le constat est désolant mais réaliste : en France, rien n’est fait pour accompagner la transition vers une recherche sans animaux. Les chiffres témoignent de cette absence de volonté politique”, déplore dans Libération Muriel Obriet, spécialiste de la condition animale chez Europe Ecologie-Les Verts.

La souris est l’animal le plus utilisé par les chercheurs (52,9%). Viennent ensuite les poissons, toutes espèces confondues (22,2%), puis le rat (8,2%) et le lapin (5,6%). Les animaux proviennent presque tous d’élevages au sein de l’Union européenne (95%), mais parmi eux, 13,5% sont nés dans des élevages non agréés.

A quoi servent ces animaux de laboratoires ?

Dans les laboratoires, les animaux servent principalement à la recherche fondamentale (41%) pour que les chercheurs puissent tester sur le vivant leurs hypothèses de travail. Ils sont également employés dans la recherche appliquée (30%) pour des études portant par exemple sur la prévention, le diagnostic ou le traitement de maladies. Les scientifiques expérimentent aussi sur eux des médicaments destinés aux hommes – ou aux animaux – pour s’assurer de leur efficacité, des substances et des produits en tous genres.

Les chiens sont employés “notamment dans la recherche sur la myopathie”, relève dans Le Parisien Bruno Verschuere, vétérinaire au Gircor, association qui rassemble les établissements de recherche biomédicale publics et privés. “Entre autres, car ils sont plus faciles à examiner qu’un porc qui pèse vite 100 kg”, justifie-t-il. Quant aux cochons, “il semble que ce soit pour une raison de sensibilité de l’opinion” que les scientifiques s’en servent, observe Jean-Claude Nouët, président de la fondation Droit animal, dans Le Parisien.

Les animaux souffrent-ils et meurent-ils ?

Les procédures expérimentales classées comme “sévères”, impliquant des souffrances pour les animaux, représentent 10% des essais et celles dites “sans réveil”, donc mortelles, 5%. Les procédures expérimentales “légères” et “modérées” sont les plus nombreuses, à respectivement 44% et 41%. Les animaux déjà utilisés pour une première expérimentation sont ainsi réutilisés pour d’autres études. C’est le cas en particulier des singes-écureuils (54%), des babouins (32%) et des macaques (30%).

L’association militante Animal Testing s’est infiltrée en 2013 dans un laboratoire de recherche sur le cancer travaillant sur des souris en Ile-de-France pour y tourner une vidéo diffusée en 2017. “Celle-ci montre que les conditions de maintien et d’expérimentations de rongeurs ne sont pas tolérables, dénonce sa fondatrice, Audrey Jougla, dans La Croix. On y voit des opérations sans anesthésie, des mises à mort brutales, un non-respect des fameux ‘points limites’.” Ces “points limites” déterminent les mesures à prendre par les scientifiques lorsque des animaux souffrent trop : l’arrêt du processus de test, la mise en place de traitements destinés à réduire la douleur, voire l’euthanasie.

Que dit la loi de ces expérimentations ?

Depuis 1986, il est interdit d’utiliser un modèle animal s’il existe un modèle alternatif, rappellent des scientifiques favorables aux essais sur les animaux dans une tribune publiée par Libération. Et depuis 2013, une directive européenne interdit les expérimentations animales pour les cosmétiques au sein de l’UE. Transposée en droit français, elle fixe même pour objectif final le remplacement total des procédures appliquées sur les animaux.

Paradoxalement, la réglementation environnementale européenne Reach est accusée par les ONG de faire exploser la demande en cobayes. Depuis 2010, elle oblige les industriels à évaluer les substances chimiques qu’ils mettent sur le marché. “Soit onze tests, dont des tests cutanés et oculaires douloureux, des tests de toxicité aiguë avec d’importantes doses de produits chimiques”, déplore André Ménache, vétérinaire militant, dans Le Parisien.

Les statistiques le confirment. Seulement 30% des animaux utilisés à des fins expérimentales le sont pour satisfaire à des obligations législatives ou réglementaires. Et 84% de ces animaux le sont pour la validation de produits médicaux, la plupart pour les hommes. Mais les études menées pour satisfaire à des obligations législatives ou réglementaires sont principalement imposées par l’Union européenne (99%).

Un rat de laboratoire est utilisé pour tester un Micro Tep Scan, une technique de médecine nucléaire qui a recours à une très faible dose d'un traceur radioactif, le 22 juin2015 au CHU de Nancy. 

Un rat de laboratoire est utilisé pour tester un Micro Tep Scan, une technique de médecine nucléaire qui a recours à une très faible dose d’un traceur radioactif, le 22 juin2015 au CHU de Nancy.  (MAXPPP)En France, les expérimentations sur les animaux ne peuvent se faire qu’avec l’agrément du ministère et le Code rural prévoit qu’une évaluation soit faite par un comité d’éthique. Celui-ci est “agréé par le ministère, mais créé à l’initiative de l’établissement utilisateur lui-même avec l’assurance que la majorité de ses membres n’a aucune objection de principe à l’expérimentation animale”, dénoncent des chercheurs dans une tribune à Libération.

“Il faudrait déjà appliquer la loi”, accuse Audrey Jougla, fondatrice de l’association Animal Testing, qui réclame des contrôles inopinés des laboratoires, des dates limites de détention pour certains animaux comme les singes, et des comités d’éthique qui incluraient des défenseurs de la cause animale.

Des poissons sont étudiés dans un laboratoire de la faculté des sciences de Montpellier, le 22 janvier 2018.  

Des poissons sont étudiés dans un laboratoire de la faculté des sciences de Montpellier, le 22 janvier 2018.   (MAXPPP)

Pourquoi les scientifiques utilisent-ils encore des animaux ?

Au sein même de la communauté scientifique, le débat fait rage. Plus de 400 chercheurs ont signé une tribune dans Libération pour défendre cette pratique. “L’expérimentation animale n’est pas une discipline en soi, elle est un maillon encore indispensable d’une longue chaîne de méthodes expérimentales permettant de comprendre, soigner et guérir”, assurent-ils.

Pour François Moutou, vétérinaire et naturaliste et membre du comité d’éthique de l’Inserm, interrogée par La Croix, “en biomédecine, sauf rares exceptions, on ne peut se passer d’une phase de tests sur des animaux entiers pour des candidats médicaments qui, véhiculés par le sang, atteignent une grande diversité de tissus et organes et sont donc métabolisés différemment. Il faut donc bien, à un moment donné, passer à l’organisme entier. Sinon, on prendrait le risque d’autoriser une substance qui pourrait se révéler délétère, voire mortelle pour l’homme.”

 

Des souris de laboratoire sont installées pour tester une centrifugeuse dans un programme de recherche sur l'hyper-gravité au CHU de Saint-Etienne, le 3 décembre 2013.
Des souris de laboratoire sont installées pour tester une centrifugeuse dans un programme de recherche sur l’hyper-gravité au CHU de Saint-Etienne, le 3 décembre 2013. (MAXPPP)

 

“Aucune recherche animale ne peut être éthique si elle n’a pas un but scientifique de valeur”, défend Bruno Verschuere, directeur opérationnel du Groupe interprofessionnel de réflexion et de communication sur la recherche (Gircor), dans Libération. “Toutes les méthodes sont complémentaires, sur le plan scientifique, il n’y a pas de méthode ‘alternative’.”

Le chercheur va toujours vers les méthodes les plus efficaces. Il pioche pour avancer le plus vite possible. Il n’y a pas les méchants chercheurs qui utilisent des animaux et les bons qui travaillent ‘in vitro’.Bruno Verschuereà “Libération”

“Depuis le début du siècle, le souci de protection animale a émergé dans la communauté scientifique. Cela se traduit par exemple par une volonté de réduire les procédures ‘sévères’. Les contraintes imposées aux animaux, comme l’administration d’agents infectieux ou la chirurgie lourde, sont en net recul. Et cela va continuer”, promet-il.

Toujours dans Libération, d’autres chercheurs plaident pour un abandon de l’expérimentation animale. “Des avancées considérables permettent d’envisager le remplacement de l’expérimentation animale, surtout pour certaines recherches médicales”, assurent-ils. Et de donner cet exemple: “On est ainsi parvenu, à partir de cellules-souches, à obtenir des ébauches d’organes. (…) Ces mini-organes in vitro peuvent servir de modèles pour étudier certaines pathologies humaines.”

La fin de l’expérimentation sur les animaux paraît cependant inéluctable pour Bruno Verschuere :Cela arrivera, mais je ne serai plus vivant. D’ici quelques décennies. On va avoir plus de modèles invertébrés, plus de données, plus d’analyses chez les patients. On est, en fait, au seuil de connaître la biologie.”

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